Bernard Arnault répond au Monde : « Je vous soupçonne d’avoir puni la transparence »
Après six mois d’enquête et six épisodes du Monde sur la famille Arnault, le PDG de LVMH sort du silence. Une réponse cinglante, signée de sa main, entre ironie élégante et défense méthodique d’un empire.

« La dernière famille royale » : un titre qu’il préfère à The Terminator
Le texte s’ouvre sur une pirouette. Bernard Arnault apprend qu’il est désigné par Le Monde comme « le chef de la dernière famille royale de France ». Il raconte l’avoir découvert entre deux tasses de thé, ses enfants prévenus par WhatsApp lui demandant s’ils devaient désormais lui faire la révérence. « Je leur ai répondu qu’un simple bonjour Monsieur suffirait, comme d’habitude. Ils ont éclaté de rire. » La formule lui plaît mieux que « The Terminator », surnom qui lui valait en 1984 lors de la reprise de Boussac. Plus élégant, affirme-t-il, et meilleur pour les ventes chez Dior. En répondant, il sait qu’il offre au feuilleton le projecteur qu’il espérait. Il l’assume. Et il écrit pour épargner de l’énergie à tous ceux qui parlent de « la fissure d’une famille pour vendre du papier ». Ceux-là, précise-t-il, attendront longtemps.

Reprenons, point par point
Arnault passe en revue les éléments de l’enquête avec un mélange d’ironie et de précision. Sur les cravates Hermès confisquées aux visiteurs : « C’est faux. Nous la leur laissons. Nous leur en proposons simplement une seconde, plus discrète, pour l’ascenseur. » Sur ses fréquentations présidentielles, il plaide coupable de Mitterrand à Macron, mais s’étonne qu’on lui reproche uniquement ses murmures français alors qu’il a également murmuré à trois premiers ministres britanniques, deux chanceliers allemands et un empereur du Japon. Pas une ligne sur ces murmures-là. Pour un groupe dont 75 % du chiffre d’affaires se réalise hors d’Europe, la hiérarchie éditoriale lui échappe. Sur la stratégie du « business first », sa réponse est mordante : « J’attends les suivants : L’Oréal vend des produits de beauté, Danone s’intéresse à l’alimentation, Renault fabrique des voitures. On tiendra jusqu’à Noël. »

La pression sur les médias et l’accusation de défiscalisation
Le passage sur la presse est le plus attendu. Arnault répond à l’accusation de faire pression sur ses médias. Il relève que l’un des actionnaires individuels du Monde est, « dans la vie civile », son gendre. « Il faudra qu’on m’explique un jour, calmement et sans ironie, la géométrie exacte de l’indépendance éditoriale française. Je la trouve fascinante. Je paierais volontiers la formation. » Sur la défiscalisation des arts, il détaille ses contributions : 200 millions d’euros pour la reconstruction de Notre-Dame, 50 millions pour un institut de recherche en mathématiques à Polytechnique, la Fondation Louis Vuitton et ses 1,5 million de visiteurs annuels. Il rappelle que ce cadre a été voté en 2003 par le Parlement, sur proposition du ministre de la Culture. « J’ai donné, et cela paraît suspect. Si le dispositif blesse à ce point, il reste à convaincre le législateur de l’abroger. En attendant, j’assume. Personne ne m’y a obligé. »
La famille Arnault : une question de vocabulaire
Sur la famille, Arnault est direct. Il reconnaît que l’enquête a reconstitué la sienne, en pensée, autour d’une table. Mais il refuse le cadre narratif imposé. « Chez les Arnault, apparemment, on ne discute pas, on complote ; on ne délibère pas, on rivalise. C’est romanesque. » Dans le monde réel, ses enfants dirigent des Maisons, forment des équipes, prennent des décisions et, sacrilège, s’appellent le dimanche. Ce qui, dans une famille ordinaire, s’appelle un dimanche, chez les Arnault devient une intrigue. « C’est une affaire de vocabulaire. Nous préférons les dimanches. » Il adresse ensuite une pique directe aux autrices de l’enquête : elles avaient décrit les Wertheimer, propriétaires de Chanel, comme discrets, mécènes, loin des projecteurs. Les Arnault, eux, ont accepté de les recevoir six mois durant. « Je vous soupçonne, très clairement, d’avoir puni la transparence. »

Le luxe, une responsabilité qui se transmet sur des générations
La lettre se clôt sur un registre plus grave. Bernard Arnault défend le modèle du luxe comme secteur de long terme, pensé en générations plutôt qu’en trimestres. « Un cognac dort entre 10 et 50 ans avant d’être vendu. Un vignoble se transmet sur quatre-vingts ans. Un savoir-faire de malletier ou de verrier se forme en vingt ans et se perd en trois. » Cette durée engendre une responsabilité qui ne lui appartient pas personnellement, mais aux 220 000 collaborateurs du groupe, aux 40 000 qui travaillent en France, aux familles qui en vivent, aux Maisons dont ils ne sont « que les dépositaires ». Il regrette que l’enquête n’ait pas consacré une phrase aux centaines d’ateliers de production sur le sol national ni aux milliers d’apprentis formés aux métiers d’art. « On a préféré inventorier les garde-robes et passer aux rayons X un dîner de famille. C’est un choix éditorial. » La lettre s’achève sur une invitation lancée avec le sourire : l’apéritif à la Fondation, les vins français. Et quant au Monde, il continuera à en pratiquer les mots croisés, qui, eux, « sont excellents ».
La rédaction ICONIQ. Business
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